L’objectif de ce livre est d’offrir aux lecteurs les
éléments qui leur permettront d’interpréter dans une perspective sociologique
les comportements individuels auxquels ils s’intéressent en partant de la
prémisse que les individus agissent avec un minimum d’intentions. Il s’agit de
présenter les outils et théories sociologiques disponibles pour cet objectif,
d’en expliquer le mode d’emploi. Les exemples sont nécessaires, nous en
présentons un grand nombre, mais ils visent à représenter des classes de comportements
assez larges et donc à suggérer des explications de portée générale.
Réciproquement, on ne peut se contenter, non plus, de considérations très
générales ou de réflexions d’un trop grand niveau d’abstraction. Le terme de «
modèle » que nous emploierons fréquemment renvoie en partie à cette ambition
pratique : offrir à qui le désire les moyens de construire sa propre analyse, son propre « modèle » bien adapté à la
situation sociale et aux pratiques particulières dont il fait l’étude.
L’ouvrage va rassembler l’ensemble des éléments qui peuvent s’avérer utiles à
cet exercice. Il peut, de ce point de vue, être considéré comme une sorte de «
boîte à outils ». Il n’existe pas, nous semble-t-il, d’ouvrage analogue, en
langue française au moins.
L’emploi du terme « modèle » permet aussi de
souligner un autre point. Un modèle n’est pas la réalité. Les modèles sont plus
ou moins utiles, plus ou moins adaptés, c’est affaire de confrontation avec les
observations que de conclure. Dans cet ordre d’idée, modéliser des « acteurs »
intentionnels suppose un certain point de départ, à savoir que les personnes
dont on modélise les comportements agissent avec des buts, des motifs, des
intentions... Mais accepter cette hypothèse comme point de départ n’est rien de
plus que cela.
En matière d’analyse des comportements individuels,
la microéconomie propose un modèle dont les principes sont simples et se
veulent d’une grande généralité. Les individus sont supposés prendre leurs
décisions en comparant toutes les éventualités et en choisissant celle qui les
avantage le plus. Sociologues, psychosociologues, ethnologues, eux aussi, ont
un intérêt pour l’analyse des comportements individuels. Eux aussi ont
développé des conceptions et des modes d’approche qui leur sont propres, qui
incluent, d’ailleurs, les comportements économiques dans une vision plus
globale des échanges. Ils ne cessent de travailler à renouveler leurs
perspectives et, de fait, on observe actuellement un foisonnement de
développements. Ce sont les propositions, nouvelles ou plus anciennes, de ces disciplines que nous avons voulu
rapprocher ici. Le livre est un essai pour organiser les acquis, dans une
perspective de synthèse théorique, avec l’objectif de donner des outils
intellectuels pour comprendre les actions intentionnelles.
L’ouvrage est, de ce fait, certainement plus
ambitieux que ce que le but – être un ouvrage pratique – laisse entendre. Tout
ce qui nous paraît d’intérêt pour le sujet sera présenté, le panorama se voudra
général sans a priori de notre part. Il nous semble sous cet angle que les
développements récents des théories de l’individualisme structurel ou du choix
rationnel ne rendent pas, pour autant, totalement obsolètes les travaux plus
anciens de l’anthropologie culturelle ou du structuro-fonctionnalisme et que
toutes ces approches peuvent être considérées comme complémentaires et
mobilisables en fonction de la nature du problème posé. Si on veut développer
des approches des comportements intentionnels enracinées dans la démarche
sociologique, c’est à l’ensemble de la discipline et de ses développements sur
cinquante ans qu’on doit s’intéresser. Néanmoins, il s’agit d’un domaine en
pleine ébullition et nous ne prétendrons pas à l’exhaustivité. C’est en tout
cas évidemment à partir des développements les plus récents des recherches
sociologiques sur l’acteur que l’analyse s’organisera.
Différents niveaux d’analyse et d’observation seront nécessaires. Une
manière commode de faire référence, au-delà des individus eux-mêmes, à tous les
niveaux d’analyse possibles – niveaux « micro », « méso », « macro » – et à
tous les éléments qu’on en retient sera de les aborder, tous, comme des
ensembles de « connaissances partagées », nous proposons de les appeler des «
cultures ». Cette manière de traiter des cultures est évidemment très décalée
des approches anciennes, très holistes, sur le sujet. Elle est en phase avec
les développements récents des perspectives d’anthropologie cognitive. Elle
permettra d’unifier les analyses et de traiter de manière cohérente et similaire
l’ensemble des niveaux possibles. Pour analyser les cultures ainsi entendues,
les outils existent, nous les présenterons.
Pour
les individus agissant eux-mêmes (nous les désignerons par « Ego »), nous
proposerons de repérer trois catégories de buts : respect des valeurs, accès
aux biens sociaux, orientations psychosociales envers les groupes. La relation
entre les intentions, les buts d’Ego et ses actions doivent cependant
s’analyser d’une manière complexe. La délimitation d’une action et l’explicitation
des buts qui lui correspondraient ne vont pas de soi. Les mêmes buts peuvent se
concrétiser dans des actions différentes. Une même action peut renvoyer à des
buts différents.
Reste
le système des interactions au sein duquel Ego évolue. Dans certains cas, ce
système est considéré comme un simple contexte de l’action d’Ego. Une part
importante des concepts et méthodes de l’analyse des réseaux sociaux est alors
mobilisable pour analyser les contraintes et les ressources qui correspondent à
ce contexte. Dans d’autres cas, il ne serait pas opératoire de séparer l’action
d’Ego de celle de ses partenaires. Une approche dynamique s’impose.
Trois
axes vont donc structurer l’ouvrage :
-
les buts que l’individu poursuit,
-
les cadres culturels dans lesquels il a été socialisé (valeurs, normes, règles,
etc.),
-
les interactions avec son entourage qui influencent sa décision.
À
ceci, s’ajoute évidemment le contexte dans lequel se trouvent les individus,
avec en particulier les ressources dont ils disposent et leurs limites (argent,
aptitudes, etc.)
Pour
chacun de ces axes nous mettrons en évidence les apports conceptuels de la
sociologie et aussi les instruments d’observation qui en découlent.
Nous
espérons que ce livre sera utile aux chercheurs comme aux professionnels. Il
devrait permettre d’envisager la modélisation des comportements de façon assez
fine et bien adaptée à la résolution des problèmes rencontrés tant dans un
souci de compréhension académique que dans des perspectives plus appliquées.
Introduction. Une approche
compréhensive et modélisatrice.
PARTIE I. DE L’EXEMPLE AU
MODÈLE
Chapitre 1. Phénomènes de
diffusion ou le rôle du milieu dans l’explication des comportements
Chapitre
2. Les jeux comme exemple d’une explication par la recherche de l’intérêt
personnel
Chapitre
3. Réciprocité, bénévolat, altruisme. Comprendre les conduites altruistes et
les comportements prosociaux
Chapitre
4. L’architecture de toute analyse
PARTIE II. CULTURES ET REPRÉSENTATIONS COMME SCIENCES ET NORMES
COLLECTIVES
Chapitre 5. Les cultures comme ensembles de
connaissances partagées dans des cercles
Chapitre 6. Repérer groupes et cercles
Chapitre 7. Rechercher le contenu des cultures
Chapitre 8. La mobilisation des connaissances dans l’action
PARTIE III. L’ENVIRONNEMENT
RELATIONNEL COMME CONTEXTE ET COMME CONSTRUCTION
Chapitre 9. Interactions et relations
Chapitre
10. Comment aménage-t-on son environnement ? La « niche »
Chapitre
11. Revisiter des systèmes relationnels usuels
PARTIE IV. LES INDIVIDUS ET LEURS ACTIONS
Chapitre
12. L’anticipation du résultat
Chapitre
13. Trois grandes catégories de motivations
Chapitre
14. Le respect de la règle
Chapitre 15. Repérer l’ensemble des possibles
Pour terminer, un exemple
Annexe I. Un résumé synthétique
Annexe II. Explorer les
relations. Techniques d’analyse d’un système relationnel